Du milieu au territoire : la ferme du Colombier à Varennes-sur-Seine (77). Restitution croisée d'un paysage entre le XVIe et le XVIIIe siècle more

Avec Séverine Hurard
M.-F Diot (dir.) - Le paysage et l'archéologie : méthodes et outils de la reconstitution des paysages, actes du 135e congrès national des sociétés historiques et scientifiques (Neuchâtel, avril 2010), éd. CTHS, 2011, p. 7-18.

Du milieu au territoire : la ferme du Colombier à Varennes-sur-Seine (77). Restitution croisée d’un paysage entre le XVIe et le XVIIIe siècle M.-F Diot (dir.) - Le paysage et l'archéologie : méthodes et outils de la reconstitution des paysages, 135e congrès national des sociétés historiques et scientifiques (Neuchâtel, avril 2010), éd. CTHS, 2011, p. 7-18. Emilie Cavanna1 & Séverine Hurard2 Le lieu-dit « Le marais du Colombier » a fait l’objet en 2004 d’une intervention archéologique préventive sur 17 ha (INRAP / S. Hurard). La « Ferme du Colombier » était le plus récent des trois sites mis au jour ; il a été abordé dans son environnement large, sur une superficie globale de 4 ha. Implanté dans un contexte de terrasse alluviale, sur la commune de Varennes-sur-Seine (Seine-et-Marne), le site se trouve en rive gauche de la Seine, à 2 km en aval de sa confluence avec l’Yonne (Fig. 1). Il s’agit d’un habitat { plat fossoyé créé au début du XVIe siècle, et détruit à la fin du XVIIIe siècle. Le site se compose principalement d’une plate-forme de 1200 m² ceinturée par un imposant fossé, rappelant un certain type d’habitat médiéval. Situé { l’extrémité ouest d’une zone de pacage de trois hectares, l’établissement est délimité par un fossé collecteur vers lequel convergent de nombreux fossés drainants (Fig.2). Un chemin encadré de fossés bordiers permet l’accès { la ferme depuis l’ancienne route de Bourgogne, située { quelques centaines de mètres au sud. Sa création est le fait d’une petite élite non statutaire issue de la bourgeoisie marchande. A partir du XVIIe siècle, elle est achetée par une succession d’écuyers, issus de la frange inférieure des élites seigneuriales, qui le louent en fermage à une succession de laboureurs, issus eux de la frange supérieure de la paysannerie3. L’enquête archéologique a dès les phases de terrain été mise en œuvre dans une perspective interdisciplinaire. C’est pourquoi, en plus de l’analyse traditionnelle des stratigraphies et de la culture matérielle, les disciplines paléo-environnementales 1 Doctorante en archéologie à l’université Paris I Panthéon Sorbonne, UMR 7041 Arscan, équipe « Archéologies environnementales » 2 Archéologue à l’Institut National de Recherches en Archéologie Préventive (INRAP Ile-de-France), UMR 7041 Arscan, équipe « Archéologies environnementales » 3 J.-M. Moriceau, Les fermiers de l’Ile-de-France (XV-XVIIIe siècles). S. Hurard (dir.), Des petites élites rurales dans le marais : la ferme du Colombier à Varennes-sur-Seine (77). Expression matérielle de deux formes d’ascensions sociales entre le XVIe au XVIIIe siècle. 1 (archéobotanique et archéozoologie) ont été mobilisées. La présence du fossé principal de la ferme, mesurant de 10 à 12 m de large sur une profondeur allant jusqu’{ 2,20 m, a favorisé la collecte et l’étude de nombreux ecofacts sur une surface de 1500 m². Ce fossé a évidemment constitué une zone privilégiée pour les rejets domestiques. Trois zones en particulier ont abondamment servi de dépotoir au cours des trois siècles d’occupation du site : à savoir, les points de franchissements et le contrebas du logis. Le fossé de la ferme a véritablement constitué une banque de données stratigraphiques, matérielles et environnementales inestimable, grâce à des conditions de conservation exceptionnelle, assurées par des niveaux anaérobies de près de 80 cm d’épaisseur. Ces niveaux ont garantis la préservation des matériaux organiques (cuir, bois) et de l’ensemble des restes polliniques et carpologiques. Dans le même esprit d’interdisciplinarité, les sources écrites disponibles ont fait l’objet d’une étude en amont de la fouille, alors qu’en aval, c’est une analyse archéogéographique qui a été commandée. L’ensemble des données récoltées a participé à la lecture du paysage, appréhendé en tant que milieu, mais aussi en tant que territoire et permis in fine l’interprétation sociale du site. De la confrontation de ces différentes approches a émergé la restitution d’un paysage exploité, aménagé et vécu par une petite élite rurale en quête d’affirmation sociale à la charnière entre le Moyen Age et l’époque moderne. Du sédiment au milieu : une restitution archéologique et paléo- environnementale L’ensemble des données, notamment archéobotaniques, recueillies lors de la fouille, permet de brosser le cadre environnemental général de la ferme entre la fin du XVIe et le XVIIIe siècle, de proposer une restitution du milieu et de préciser son exploitation. Un milieu humide : un paysage diversifié Le paysage autour du site apparait comme un paysage très ouvert. Il s’agit d’un milieu humide nettement marqué, dans les échantillons polliniques4 et carpologiques5, par la forte représentation de plantes de marais et de roselières caractéristiques d’une prairie humide. Des formations ripisylves, formations linéaires buissonnantes, étalées le long des petits cours d’eau, sont également perceptibles et permettent de caractériser la végétation autour des différents fossés drainants. Cette végétation est perçue de manière extrêmement discrète par la 4 5 M. Boulen, « Étude palynologique ». M.-F. Sellami, « Analyse carpologique du fossé d’enceinte de la ferme XVI-XVIIIe siècle de Varennes-surSeine ». 2 palynologie et la carpologie, qui excluent le développement de ces essences aux abords immédiat du fossé principal, marqué par le développement de plantes hygrophiles, aquatiques ou rudérales. L’espace environnant la ferme apparaît également comme un espace boisé dominé par le saule, l’orme, l’aulne et le sureau, essences de milieux frais { humides. Les essences forestières représentent 10% des échantillons palynologiques. On perçoit un espace forestier de type chênaie, conformément à l’image du reste du Bassin parisien pour la période XVe-XVIe siècles. Toutefois, la surreprésentation de l’orme, présent en quantité anormale par rapport aux espaces forestiers franciliens de la même époque, prouve son caractère anthropique. Il s’agit de plantations entretenues dont l’exploitation pourrait être liée { l’activité agricole et notamment { la production de fourrages. Le saule est également présent sous la forme de plantations, par ailleurs mentionnées dans les documents archivistiques et cartographiques. Outre les plantes de marais et roselières, certains taxons sont représentatifs d’une végétation basse et caractéristique de sols piétinés. Indices qui laissent supposer la présence de pâtures destinées au bétail aux abords de la ferme. Ces données confirment la probable exploitation de cette zone de marais pour le pacage des bêtes, en particulier des ovins dont l’élevage se développe sur la ferme surtout à partir du XVIIe siècle, selon les données archéozoologiques. Cette restitution croisée du milieu semble relativement stable durant la période d’occupation, puisqu’aucun changement majeur n’est perceptible entre le début du XVIe siècle et le XVIIIe siècle. Parallèlement, les modes de mise en valeur des parcelles ont pu être renseignés pour le XVIIIe siècle, via notamment le plan-terrier de la seigneurie de Varennes (1769). L’analyse de la sémiographie montre qu’il s’agit à ce moment d’un marais très diversifié en termes de valorisation du milieu et des ressources potentielles. Irriguée par une vidange depuis la Seine, parcourue et structurée par un réseau de fossés vraisemblablement en eau, la zone humide du Colombier s’étend depuis la Route de Bourgogne jusqu’{ l’ « Allée des peupliers » en formant une emprise triangulaire, délimitée { l’ouest par des parcelles de terres labourables en lanières. A l’intérieur de cette surface d’une vingtaine d’hectares, des parcelles de tailles variables forment un patchwork d’exploitations agricoles, témoignant d’une spécialisation importante et d’une rationalisation des potentialités économiques de l’écosystème. Si la parcelle trapézoïdale au sudest de la zone s’apparente clairement { un marais ; les autres parcelles sont distinctement tournées vers la production d’herbe et d’arbre. La langue de terre centrale { la morphologie ondulante – évoquant la présence d’un cours d’eau avant la création de fossés drainants parallèles – présente a priori une hydromorphie plus importante, puisque c’est ici que l’on trouve des prairies, signalées particulièrement humides pour certaines, et pour d’autres présentant en plus un couvert arboré. Des prés arborés dominent à ses extrémités sud-ouest et nord-est. En bordure de la zone la plus humide et faisant le joint avec le marais, une vaste 3 parcelle est plantée d’arbres, de saules tout particulièrement, encadrée au sud et { l’est par deux parcelles de terres labourables (Fig. 3). Un milieu exploité : un paysage rationalisé L’ensemble des données recueillies dans les niveaux hydromorphes du fossé permet d’éclairer les relations des occupants du site avec ce milieu humide, les choix d’exploitation des ressources végétales et animales, la gestion globale de l’espace rural autour de la ferme et l’économie de l’établissement. La céréaliculture apparaît clairement comme l’activité principale de la ferme. Les céréales enregistrées sont essentiellement le blé, l’avoine et le seigle. Stockées mais aussi consommées, ces céréales sont abondamment représentées dans les échantillons sous forme imbibée ou carbonisée. On enregistre également les plantes adventices et messicoles qui se développent dans les contextes céréaliers. Les espaces cultivés peuvent être plus ou moins distants de la ferme, { l’écart des zones humides. L’étude archivistique montre l’étendue et la dispersion des terres du Colombier sur l’ensemble du finage de Varennes-sur-Seine. L’élevage apparaît comme l’activité secondaire de la ferme6. Si les bovidés, consommés hors d’âge, sont surtout une force de traction animale pour les travaux agricoles, l’élevage des ovins qui se développent surtout à partir de la fin du XVIe siècle, témoignent de la mise en place d’une stratégie pastorale plus spécialisée intégrant la production de lait, de viande et de laine (abattages des jeunes et proportions importantes de femelles lactantes plus âgées). Ce système d’exploitation agricole participe à la valorisation raisonnée de la prairie humide. L’essentiel des artefacts et ecofacts collectés traduit une exploitation des ressources immédiates de la ferme : la consommation est fortement liée à la production du site. L’alimentation carnée est basée sur la traditionnelle triade bœuf/caprinés/porcs. Parmi les plantes consommées figurent les essences fruitières suivantes : noyer, noisetier, pêche, vigne et sureau, essentiellement mises en évidence par la carpologie. Le raisin et le sureau sont transformés { des fins culinaires avant d’être rejetés dans le fossé. L’activité cynégétique, réduite à la chasse occasionnelle de quelques espèces sauvages, occupe une part minoritaire des ressources carnées, mais témoigne de la prédation dans les milieux ouverts de plaine (perdrix et lièvre…) et dans les milieux humides environnants (grèbe, canard pilet…). L’exploitation des ressources du milieu frais { humide est également caractérisée par l’utilisation des essences boisées { des fins agricoles ou domestiques. A titre d’exemple, des restes ligneux ont été trouvés sur le site, en particulier dans les niveaux anaérobies du fossé. Ils consistent en de nombreux branchages de saule, de noisetier ou d’aulne. Ces bois, prélevés dans l’environnement proche du lieu d’habitat, abondamment présents sous forme taillée, élaguée ou ébranchée, ont fait l’objet de multiples usages. Un pan de clayonnage, découvert dans les milieux 6 B. Clavel, « Les vestiges osseux animaux de site de la ferme du Colombier ». 4 anaérobies du fossé en contrebas de sa probable position d’origine illustre un des modes d’exploitation de ses essences locales. Composée d’orme, de saule et de chêne, cette barrière visait vraisemblablement à aménager et protéger les talus du fossé sur tout ou partie de l’escarpe. Ainsi, loin de constituer un choix par défaut ou une relégation à un espace inexploité et inexploitable, le marais est reconnu (et manifestement vécu) comme étant un écosystème riche, avec une biodiversité parmi les plus importantes de nos climats tempérés. Aux ressources traditionnelles du marais (pêche, chasse, tourbe, etc.), on entrevoit donc avec ce système de prés et prairies humides alternés, la possibilité de ressources liées au pâturage (élevage d’ovins/bovins) et { la production de foin ; tout comme la sylviculture (ébranchage pour bois de chauffage, vannerie, fourrage, etc.) et peut-être aussi l’arboriculture – des activités particulièrement favorisées par ce milieu humide, corroborées par les artefacts et ecofacts mis au jour en fouille, et les mentions cartographiques. Alors que la plupart des terres cultivées sont dispersées sur le finage de Varennes, ces espaces { l’écosystème si particulier, au contact direct de la ferme, témoignent d’une gestion raisonnée. Leur mise en valeur présente un potentiel économique intéressant, ce qui en fait manifestement, encore au début de la période moderne, des lieux d’implantation privilégiés. L’étude archéogéographique menée en aval de la fouille, en replaçant le site dans son territoire et dans différents réseaux (géographiques et sociaux), à plusieurs échelles spatiales, montre aussi combien la position topographique du Colombier est un acte raisonné, au-delà d’un potentiel agricole certain. Le choix du site renseigne indirectement sur les stratégies économiques et sociales en œuvre au moment de sa construction. Du paysage au territoire : une lecture archéogéographique du site d’implantation La ferme du Colombier s’insère, au début du XVIe siècle, dans un espace habité, aménagé, exploité – depuis les abords immédiats du site jusque dans les alentours plus ou moins proches. C’est en combinant une analyse planimétrique des formes du paysage, { une analyse spatiale de la distribution des lieux habités au même moment, que l’on a proposé une restitution d’un paysage et d’un territoire, en connexion étroite avec la question de l’interprétation sociale du site7 (Fig. 4). 7 Seules les principales analyses et conclusions seront présentées ici ; pour plus de détails et d’argumentations, voir : E. Cavanna, « Lecture archéogéographique d’une implantation au XVIe siècle : le Colombier, un ancrage dans l’espace pour une insertion sociale ». 5 De l’échelle micro-locale à supra-régionale : une implantation dans un paysage hérité C’est { l’échelle micro-locale, c'est-à-dire à celle de la commune de Varennes, que l’insertion de la ferme du Colombier dans le paysage a d’abord été observée. En gardant à l’esprit, que ce paysage est le résultat d’une combinaison de plusieurs logiques spatiales enregistrées par des éléments d’origine topographique et anthropique (comme les cours d’eau, paléochenaux, fossés, limites parcellaires, routes et chemins, etc.). Ces logiques prennent la forme de réseaux distincts qui cohabitent, se superposent ou s’oblitèrent. Elles témoignent en réalité d’une construction sur le temps long, { force d’héritages et de transformations dans laquelle la ferme vient s’insérer – ce, tout particulièrement, dans deux trames marquant fortement la plaine alluviale. D’une part, dans un grand réseau de formation8 de type « alluvioparcellaire9 » et à quadrillage lâche qui épouse les caractéristiques physiques du lieu. Il tapisse l’ensemble de la plaine alluviale et confluente, en se reposant principalement sur les dynamiques alluviales du lieu, notamment pour les écoulements des eaux. D’autre part, le deuxième réseau en contact direct avec le site est également engendré par l’hydrographie mais plus ponctuellement. De type « hydro-parcellaire », il se démarque par une géométrie plus souple, en épousant le fleuve et les zones hydromorphes comme les marais (comme celui du Colombier), ou encore les cours d’eau actifs, temporaires ou fossiles10. Un troisième réseau doit être pris en considération pour comprendre l’insertion de la ferme dans le paysage. La réduction de la focale d’observation éclaire d’autant plus la position topographique du site. Il s’agit d’un réseau de voies de grand parcours, dont les logiques sont { observer, { l’échelle locale, régionale mais aussi supra-régionale. La morphologie et la dynamique des réseaux de voies sont le résultat de plusieurs siècles d’héritages, de créations, d’abandons et de reprises de tracés qui favorisent la permanence de certains grands itinéraires. Ils peuvent ainsi constituer un attrait pendant plusieurs siècles pour les établissements humains11. C’est cette capacité de résilience que l’on a examiné pour les deux itinéraires traversant l’interfluve de part en part, et qui se croisent { peu de distance du Colombier. Le plus visible, l’axe Est-Ouest rectiligne, correspond à la Grande route royale de Paris à la Bourgogne 8 Concept utilisé en archéogéographie pour qualifier une structure parcellaire qui n’a pas été conçue, projetée par une société à un temps T de l’histoire (cf. les planifications) mais qui découle d’une formation sur la longue durée. Ce type de réseau, déjà étudié dans différentes régions, témoigne avant tout d’une adaptation aux contraintes du milieu pour la mise en valeur des sols. (cf. G. Chouquer (dir.), L’étude des paysages. Essai sur leurs formes et leur histoire & S. Robert, « Comment les formes du passé se transmettent-elles ? », p. 115-132). 9 M. Foucault, « Dynamique d’un corridor fluvaire sur la commune des Maillys (Côte-d’Or) », p. 227-245. C. Pinoteau, F. Di Pietro, « Association de formes et dynamiques dans le bassin versant de l’Aubrière (Indre-etLoire), p. 263-294. H. Noizet, « La transmission de la nature et du rural dans la ville : le cas de Tours », p. 109-128. 10 C. Pinoteau, Ibid. & C. Marchand, « Recherches sur les réseaux de formes. Processus dynamiques des paysages du Sénonais occidental ». 11 S. Robert (dir.), Du sentier à la route. Une archéologie des réseaux viaires. 6 construite au milieu du XVIIIe s. Cette route carrossable reprend un axe plus ancien, appelé « chemin de Sens » au Moyen Age – et reconnu en fouille pour l’Antiquité. Ce tronçon faisait en effet partie de l’itinéraire qui reliait Sens { Paris et, { plus petite échelle, Auxerre à Rouen12. La ferme se connecte, au cours du XVIIIe siècle justement, { cette grande route, par l’intermédiaire d’un chemin qui contourne la plateforme. Le second itinéraire suit une diagonale SudOuest/Nord-Est. Il se compose d’un faisceau de trois voies : il s’agit d’un itinéraire { faisceaux multiples reliant Nemours { Montereau { l’échelle supra-locale, et Nemours { Provins, { l’échelle régionale. Cette liaison s’insère aussi { l’échelle supra-régionale dans l’itinéraire ancien ReimsOrléans. Le développement des foires de Champagne au XIIe siècle, a en effet favorisé l’axe Orléans-Nemours-Montereau, en mettant en relation le bassin de la Loire et celui de la Seine, tout en ouvrant la voie vers Provins, une des principales plaques tournantes du commerce médiéval13. Dès sa création, le Colombier se trouve donc aux portes de Montereau, et par extension de Provins, par l’intermédiaire d’un de ces chemins, vers lequel l’entrée monumentale est justement orientée dès sa construction – et, donc tout particulièrement visible depuis cet important axe de circulation pour les hommes et le biens. A l’échelle locale : une insertion dans un maillage territorial dense Lors de sa création au tout début du XVIe siècle, le site s’insère dans un maillage territorial déjà en place, constitué de points (lieux habités) plus ou moins espacés les uns des autres, reliés par des linéaires (réseau viaire). En prenant le Colombier comme épicentre d’une aire de sociabilité plausible, sur une trentaine de km², une analyse spatiale des relations et interactions avec les habitats groupés et isolés14 a permis de documenter, cette fois, l’implantation du site { l’échelle locale. La position topographique du Colombier induit une relation privilégiée avec le bourg de Varennes, en tant qu’habitat groupé. C’est { la fois un lieu d’approvisionnement et d’écoulement que matérialise le marché, un lieu où s’exprime également le pouvoir local par la présence du château des seigneurs de Varennes, mais aussi un lieu de rencontres et de rassemblement où s’échangent les nouvelles et les idées. Le Colombier est, certes situé au cœur d’un marais, mais il est en connexion étroite avec un pôle de sociabilité, car plusieurs allers-retours sont théoriquement possibles dans la journée. A un niveau inférieur de proximité (mais toujours à moins d’une heure, quelle que soit l’allure de déplacement), on trouve situés à quasi 12 J.-M. Séguier, « Les voies antiques : la voie d’Agrippa entre Sens et Meaux », p. 185-189. A. Grenier, Manuel d’archéologie gallo-romaine. Tome 2 : les routes, p. 27 ; A. Hugues, Les routes de Seine-etMarne avant 1789, p. 13-14. 13 C. Marchand, « Recherches sur les réseaux de formes. Processus dynamiques des paysages du Sénonais occidental » & C. Marchand, « Analyse dynamique des réseaux de voies. L’exemple du Sénonais occidental », p. 18-23. 14 A partir de plusieurs modalités, en termes de métrique (distance euclidienne, distance pondérée par le réseau viaire ancien reconstitué, coût en temps) et de modes de déplacement (trois allures distinctes). 7 équidistance du site, les villages de Ville-St-Jacques et Noisy, qui apparaissent comme des pôles de sociabilité secondaires ou équivalents par rapport à Varennes. Dans les mêmes proportions de distance, la ville de Montereau doit en revanche être considérée comme un lieu central, car c’est en ville que se polarise un spectre plus large et varié d’activités politiques, économiques et sociales. Le Colombier, par sa situation géographique et notamment, on l’a vu, par sa proximité { un chemin desservant Montereau profite, de fait, des atouts de cette ville au carrefour de voies de circulation importantes, à peu de coût en termes de distance et de temps de trajet. Pour étudier les relations spatiales (et donc sociales) entre le Colombier et les autres habitats isolés, un inventaire des sites était nécessaire pour restituer (au mieux) le paysage social du début du XVIe siècle15. L’étude de la distribution des sites, en fonction de leurs modalités chronologiques et sociales, produit l’image d’une implantation au cœur d’un maillage territorial dense, où l’on trouve dans un rayon de voisinage inférieur { 1,5 km, pas moins de six sites contemporains ou antérieurs à la création du Colombier. Ce sont les voisins les plus proches du Colombier, ceux qu’on peut facilement voir depuis le site, et inversement. C’est ainsi que l’on a pu noter que la ferme est précisément située à égale distance de deux sites potentiellement concurrentiels – c’est-à-dire vraisemblablement de même niveau social, pratiquant les mêmes activités économiques, et, qui plus est d’origine médiévale. Il ressort finalement de ces analyses que la localisation de la ferme du Colombier présente des atouts indéniables et des caractéristiques sociales marquées, qui orientent l’interprétation vers une sélection raisonnée du lieu. Sélection qui est porteuse de sens en termes de pratiques sociales, relatives à la distinction tout particulièrement16. L’espace : un marqueur d’identité, un vecteur de légitimité sociale L’ancrage spatial du Colombier apparait, bel et bien, comme le marqueur d’une volonté d’insertion dans la catégorie supérieure de la société du XVIe siècle. Si le choix du site transcrit le désir d’ascension sociale d’un roturier, il reflète aussi le contexte historique de mutation et de mobilité sociales, caractéristiques du début de l’époque moderne. On assiste en effet depuis le milieu du XVe siècle, à un profond renouveau des élites : la disparition de nombreuses lignées nobles favorise l’émergence d’ « hommes nouveaux » qui accèdent à ce statut juridique, grâce entre autres { des pratiques d’anoblissement taisible : en devenant propriétaire foncier, en s’abstenant de toute activité dérogeante (soit essentiellement en vivant des ressources de la terre) et en adoptant quelques traits essentiels du mode de vie nobiliaire17. Les nombreuses créations ou réinvestissements de sites de petite élite, entre le XVe et le XVIe siècle, à la fois 15 16 E. Cavanna, « Cartes et plans anciens : des images de l’espace du passé à déchiffrer ». E. Cavanna, « L’espace un estimateur archéologique de distinction sociale ? » 17 L. Bourquin, La noblesse dans la France moderne ; J.-M. Constant, La noblesse en liberté, XVI-XVIIIe siècles ; J.-M Moriceau, Les fermiers de l’Ile-de-France (XV-XVIIIe siècles). 8 résidences et sièges d’exploitation agricole, témoignent de cette pratique qui permet de justifier, quelques générations plus tard, de titres de noblesse. En passant de l’intra { un large inter-site, l’interdisciplinarité offrent la possibilité d’appréhender un milieu, un paysage, un territoire, au croisement de faits environnementaux et sociaux. Sur le site de Varennes-sur-Seine, la restitution du paysage n’a pas été envisagée comme une fin en soi. Elle a ouvert sur une problématique plus large, sur celle des interactions sociétés/milieux, avec en ligne de mire la caractérisation sociale du site et de ses différents occupants entre le XVIe et le XVIIIe s. La confrontation des différentes données a en effet démontré que la valorisation d’une zone humide pouvait s’imposer comme un signe extérieur de domination sociale. D’une part, pour le potentiel économique que cet écosystème représente et, d’autre part, pour sa valeur symbolique - parce qu’aux périodes médiévales, le marais a été l’apanage exclusif des élites « de souche »18. Il y a donc, de la part de l’élite « en devenir », à l’aube de la période dite moderne, une volonté de réappropriation de ce milieu aussi symbolique que productif. Les données archéologiques, collectées témoignent paléo-environnementales, ainsi de choix textuelles et archéogéographiques d’exploitation agricole, d’approvisionnement, de modes de consommation, de bâtir et des multiples manières de se projeter dans l’espace – en documentant les pratiques sociales de plusieurs petites élites entre le XVIe et le XVIIIe siècle. A Varennes, on a pu démontrer que tous ces éléments participent de la distinction sociale et sont révélateurs de choix identitaires. La volonté d’affirmation d’un certain statut passe, on l’a vu, par l’ancrage et l’insertion dans un territoire existant, où stratégies économiques, mimétisme, mise en scène et concurrence sociales s’inscrivent dans l’espace, en coupe comme en plan, { l’échelle du microscope comme { celle des voies de communication. Une fois combinés, ces éléments s’imposent comme de solides estimateurs sociologiques et concourent, à plus vaste échelle, au renouveau actuel des réflexions sur la caractérisation et hiérarchisation des habitats d’élites aux périodes médiévales et modernes19. 18 V. Carpentier, « Les seigneurs des marais. Regard sur l’encadrement des hommes au bord des marais de la Dives (Calvados) : châteaux, maisons fortes, manoirs et prieurés, XI-XVIIIIe siècle » ; J.-M. Derex, La gestion de l’eau et des zones humides en Brie (fin de l’Ancien Régime – fin XIXe siècle). 19 J. 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