L’espace : un estimateur archéologique de distinction sociale ? L’exemple des élites médiévales et modernes « aux champs » moreActes de la table-ronde « Des hommes aux champs ». Pour une archéologie des espaces ruraux dans le Nord de la France du Néolithique au Moyen Age (Caen, 8-9 octobre 2008), CRAHM éd., à paraître (2012). |
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L’espace : un estimateur archéologique de distinction sociale ? L’exemple des élites médiévales et modernes « aux champs »
Actes de la table-ronde « Des hommes aux champs ». Pour une archéologie des espaces ruraux dans le Nord de la France du Néolithique au Moyen Age (Caen, 8-9 octobre 2008), CRAHM éd., à paraître (2012).
Emilie Cavanna1
La table-ronde de Caen s’est construite autour de la notion d’espace rural, en faveur d’« une archéologie des terroirs inscrite dans la longue durée2 » redynamisée depuis les années 1990 par les problématiques sociétés/milieux et les fouilles extensives en contexte préventif. L’expansion des recherches sur les établissements agricoles, les pratiques culturales, le peuplement et l’occupation du sol, depuis la Protohistoire jusqu’{ la Période moderne, met l’accent sur l’espace rural en tant que milieu affecté { (et par) une activité et un usage particuliers, en l’occurrence la transformation et la mise en valeur des écosystèmes par les sociétés pré-industrielles, dans une perspective commune de développement économique et social3. Socle et banque de données des interactions entre les hommes et les milieux sur la longue durée, l’espace est aussi une dimension sociale { part entière ; un objet d’étude que l’archéologie peut tenter d’aborder avec ses propres questionnements. L’angle choisi ici est celui des élites médiévales et modernes, celles « aux champs », en milieu rural, dont les pratiques sociales de l’espace n’ont jamais véritablement été étudiées par l’archéologie – bien que communément réduites au caractère stratégique (entendu défensif et/ou économique) de leur lieu de résidence4. C’est justement l’objectif de la thèse en cours, { partir d’une problématique
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Doctorante en archéologie médiévale et moderne, université Paris I. Cf. pré-print du colloque : Introduction de V. Carpentier & C. Marcigny. 3 Voir les contributions de ce volume. 4 Il n’est pas question de rejeter en bloc la pertinence de ces réflexions sur l’implantation topographique des élites médiévales et modernes, mais d’affiner les pistes d’interprétation à l’aide d’autres critères d’analyse. L’objectif étant d’observer ces processus sous un autre angle, il est nécessaire de s’éloigner volontairement des modèles historiographiques traditionnels, de tendance militaire (Fortifications de terre, 1981 ; Bur, 1986 ; Debord, 2000 ; Mouillebouche, 2002 ; Mouton, 2008) ou qui éclairent la localisation des sites à la lumière de la littérature agronomique du XVIe siècle (Desvaux-Marteville, 1974 ; Chalmin-Sirot, 1998 ; Casset, 2007 ; Sirot, 2007). Il s’agit donc d’un parti pris méthodologique, et non d’un rejet catégorique.
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centrée sur la caractérisation et la hiérarchisation sociale des habitats d’élites5. Cette question nécessite de clarifier dans un premier temps ce que les concepts – espace et élites – sous-tendent implicitement. Leur définition forge en effet le cadre épistémologique de la recherche, oriente les axes de recherche et constitue l’assise de la méthodologie mise en œuvre, d’ores et déj{ testée sur une première étude de cas en Basse-Normandie (Pays d’Auge).
I- L’espace et les élites : le choc des paradigmes !
L’espace et les élites sont des thématiques actuelles et distinctes, qui suscitent depuis la fin des années 1990 de nombreux colloques et publications, où historiens et archéologues confrontent leurs points de vue et méthodes d’approche6. C’est justement le croisement de ces deux paradigmes forts qui constitue le fil conducteur de cette recherche, dans l’optique de proposer des estimateurs archéologiques de détermination sociale. L’ouverture { d’autres disciplines (géographie, sociologie, anthropologie) a permis de positionner la réflexion à l’interface des sciences humaines et sociales, en transposant certains concepts aux problématiques de l’archéologie médiévale et moderne (Cavanna, 2006).
I.1 - L’espace : une dimension sociale, un objet d’analyse interdisciplinaire
Le renouvellement récent de la discipline géographique, désormais ouverte sur la sociologie et l’anthropologie (Levy, 1999 ; Levy & Lussault, 2000 ; Levy & Lussault, 2003 ; Lussault, 2007), associé au nouvel intérêt des sciences de l’Homme pour la dimension spatiale du social et son rôle dans l’ordonnancement des faits de société, permet la percolation d’un certain nombre de concepts géographiques vers les sciences du passé. Cette redéfinition de l’objet d’étude des géographes vient appuyer et enrichir les préoccupations actuelles des archéologues et historiens travaillant sur l’organisation spatiale des sociétés anciennes. On considère aujourd’hui l’espace dans les sciences humaines et sociales,
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Spatialisation des élites au Moyen Age et à l’Epoque moderne : pour une approche archéologique des pratiques sociales de l’espace. Le Bassin parisien, espace de réflexion et d’expérimentation, thèse d’archéologie sous la direction de Mme J. Burnouf, université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2006-. 6 On citera en particulier : Antoine, 2002 ; Archaeomedes, 1998 ; Bourin & Zadora-Rio, 2002 ; Burnouf, 2007 ; Construction de l’espace au Moyen Age, 2007 ; Cursente & Mousnier, 2005 ; Depreux et alii, 2007, Menant & Jessene, 2007 ; Mornet, 1995 ; Morsel, 2004 ; Nissen-Jaubert, 2003 ; Signes du pouvoir, 2007 ; Temps et espaces de l’homme en société, 2005.
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essentiellement selon une approche relative-relationnelle7 : de ce point de vue, ce sont les objets spatialisés qui construisent l’espace, { travers les relations qu’ils entretiennent entre eux (via des acteurs), selon un nombre indéterminé de logiques (Lévy & Lussault, 2003, p. 327). Cette définition centrée sur les rapports sociaux de distance tend { imposer l’espace comme une des dimensions de la société, « un véhicule pour parcourir l’ensemble des faits sociaux » (id., p. 328) – les réalités spatiales contenant par essence du social et, inversement, tout phénomène social renfermant une dimension spatiale. Les agencements spatiaux sont donc de ce point de vue des objets d’analyse sur les individus et/ou groupes sociaux contemporains ou passés, puisque par sa nature { la fois matérielle et idéelle, l’espace se trouve d’une part « gorgé de sens par les producteurs, qui y projettent de la pensée, qui y inscrivent, y gravent les signes de mondes de valeurs auxquels ils adhèrent, que cette opération soit explicite ou non, consciente ou pas ». Il est d’autre part un producteur de « représentations spatiales (connaissance, attitudes, valeurs, idéologies), qui leur servent à la fois [aux individus] à comprendre et à justifier leurs positions et leurs stratégies et à agir » (id., p. 331). L’interaction de ces deux sphères fait de l’espace, redéfini de la sorte, un objet d’analyse réellement consistant – une source et une voie transversales pour étudier toutes les dimensions de la société, en sortant des limites imposées par les champs disciplinaires. Une branche de la discipline géographique – la géographie dite sociale – s’est, elle, construite avec pour objectif de spécifiquement décrire et d’expliquer les aspects de la vie en société qui contribuent { l’organisation de l’espace et { la différenciation du monde. L’espace est ici résolument considéré comme un produit des sociétés. De fait, « les rapports spatiaux correspondent aux liens affectifs, fonctionnels et économiques, politiques et juridiques ou purement imaginaires que les individus et les groupes tissent avec les espaces géographiques où ils vivent, qu’ils parcourent ou qu’ils se représentent » (Di Meo & Buleon, 2005, p. 3-4). C’est finalement la dimension spatiale de la relation { l’autre qui s’impose comme objet d’étude (Sechet & Veschambre, 2006). Véritable creuset conceptuel, le récent « tournant géographique », en envisageant l’espace comme une construction et une production sociales { part entière, permet aussi de le considérer légitimement comme un objet archéologique. Certes silencieuse et « cachée » (Hall, 1971), la dimension spatiale des sociétés anciennes demande à être lue et interprétée au même titre que les autres aspects sociétaux traités par les sources sédimentaires, selon évidemment
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Cette conception actuelle de la géographie renouvelée, s’oppose par définition à la « géographie classique » (description physique de l’espace), la « géographie culturelle » (phénoménologie) et la « new geography » (lois d’organisation de l’espace, analyse spatiale).
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une grille d’analyse qu’il reste { élaborer. L’étendue de la question étant infinie, ce sont les élites médiévales et modernes qui ont été sélectionnées comme porte d’entrée dans l’hologramme de l’espace du passé.
I.2 - Les élites : d’un héritage historiographique à un concept sociologique
De prime abord moins complexe, la notion d’élites retenue pour circonscrire une partie de la société médiévale et moderne est ici privilégiée à toute autre terminologie extraite des sources écrites (Burnouf, 2007 ; Menant & Jessene, 2007 ; Depreux et alii, 2007). S’il est aujourd’hui bien admis que les archives de papier et celles du sol ne livrent pas les mêmes réalités, la tentation de considérer les données des deux disciplines sœurs comme les morceaux d’un même puzzle est encore latente, malgré l’émancipation de l’archéologie vis-à-vis de l’histoire depuis une trentaine d’années. Le recours au concept d’élites et par extension { celui d’habitat d’élites permet justement de s’affranchir de tout un pan de l’historiographie médiévale peuplée de « châteaux (-forts ou non), mottes, maisons fortes, manoirs, bastides, gentilhommières, résidences nobles ou seigneuriales » habités par des « nobles, seigneurs, chevaliers, écuyers, gentilshommes » de toutes sortes. La terminologie utilisée pour décrire une résidence et qualifier un propriétaire témoigne avant tout de situations juridiques et politiques complexes, mouvantes, perméables et diversifiées dans le temps et l’espace8, qui ne peuvent être strictement superposées à la matérialité des vestiges archéologiques, puisqu’il est entendu que l’on est en présence de deux réalités qui ne transmettent pas des informations de même nature, quantité, qualité. Si l’écrit renseigne de nombreux aspects de la vie matérielle, et particulièrement les droits et les statuts (entre autres choses), c’est d’après un point de vue et une intention précise ; le sédiment enregistre lui, sans dessein, la concrétude des pratiques sociales. Fouillé, il devient un « document non écrit de l’Histoire » (Burnouf, 2009, p. 53) qui demande une analyse et une critique documentaires différentes des sources testimoniales. Sans être concurrentes, ces deux
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Le cas du « manoir » médiéval et moderne en est un bel exemple. Souvent rangé entre le château et la ferme, ce terme issu des textes n’aide pourtant pas à « définir dans le détail le rang hiérarchique de l’occupant ou de son propriétaire, ni la nature des droits seigneuriaux » ni la morphologie de l’habitat (Litoux & Carré, 2008, p. 45) car la ligne de partage communément admise, le droit de ban, n’est que pure théorie… Les situations sociales, chronologique et régionales sont tellement diverses qu’elles ne recouvrent pas la distinction classique nobles/roturiers : la terminologie textuelle est donc inopérante pour caractériser sociologiquement, et avec précision, ces habitats d’élites rurales aux formes et statuts pluriels dans le temps et l’espace. En reconnaissant et démontrant cette spécificité, les auteurs de cette toute première synthèse sur le sujet à l’échelle de la France, posent les bases d’une perception archéologique renouvelée sur ces objets. Le manoir semble s’approcher ici de l’idée d’un habitat d’élite intermédiaire, puisque c’est ainsi qu’ils qualifient le groupe social en présence (id., p.13).
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approches sont nécessaires à la reconstitution de la société médiévale et moderne, avec leurs propres questionnements, approches et méthodes d’analyse. Ainsi, il apparait logique que l’archéologie traite la question des populations dominantes à partir de ses propres données (artefacts, écofacts, géofacts), enfouies, en élévation ou enregistrées dans le paysage, et { l’aide de ses propres critères d’analyse et concepts heuristiques, sans non plus se priver ensuite d’une confrontation avec les spécialistes des sources écrites (Burnouf, 2009 ; Trombetta, 2004). En conséquence, pour étudier cette catégorie sociale hétérogène pour les périodes médiévale et moderne, on retient la définition sociologique des élites, soit celle d’un groupe social où sont concentrées divers degrés de puissance, autorité et influence grâce à la naissance, l’argent et/ou le savoir (Chaussinand-Nogaret, 1991, p. 12-13). Depuis la diffusion en France des travaux de N. Elias, on considère que les élites des périodes historiques s’affirment comme telles par des signes extérieurs qui traduisent leur fonction (pouvoir politique, foncier) et leur place dans la société – signes extérieurs qui s’inscrivent dans des pratiques sociales (Elias, 1985). La théorisation par L. Marin de la relation entre les signes et le pouvoir (au XVIIe siècle, à la Cour de France) exploite cette voie de la représentation sociale, en rendant réversible une analyse sémiologique du pouvoir en une analyse politique du signe – soit, en d’autres termes, en étudiant le pouvoir des signes et les signes du pouvoir (Marin, 1981). Finalement la notion d’élite introduit celle de la représentation, intrinsèquement liée à celle de distinction, qui exprime non seulement un état de différence mais aussi de supériorité par rapport aux autres. C’est ce qu’a démontré P. Bourdieu, pour qui la distinction n’est qu’une question de « différence, écart, trait distinctif, bref, propriété relationnelle qui n’existe que dans et par la relation avec d’autres propriétés. Cette idée de différence, d’écart, est au fondement de la notion même d’espace, ensemble de positions distinctes et coexistantes, extérieures les unes aux autres, définies les unes par rapport aux autres, par leur extériorité mutuelle et par des relations de proximité, de voisinage ou d’éloignement et aussi par des relations d’ordre, comme au-dessus, au-dessous et entre » (Bourdieu, 1994, p. 20). A ce stade, les idées d’espacement et de mise { distance nous renvoient directement au concept de distanciation sociale, utilisé en géographie, pour qualifier justement les pratiques que les acteurs déploient pour se distinguer socialement, de façon claire, d’individus appartenant { des groupes sociaux différents (Levy & Lussault, 2003, p. 270-271). De l’élite { la distinction, de la distinction { la distanciation : la pratique volontaire de mise { l’écart par rapport { l’autre, en tant qu’individu ou groupe social, ramène immanquablement vers l’idée selon laquelle la distance peut être un estimateur archéologique de niveau social, et donc un critère d’analyse opérant. C’est donc sur cette base épistémologique que nous employons le terme d’élites, préférentiellement au pluriel car il permet de traduire la très grande diversité de ce groupe 5
social aux bords flous, depuis – ce qu’on nomme volontiers par commodité – la petite élite (paysanne) jusqu’{ la très grande élite (dirigeante), en passant par une élite intermédiaire (exploitante, marchande, administrative, etc.). Il est certain que cet ordre de grandeur (grand/intermédiaire/petit) est provisoire et empreint encore de l’héritage historique qui a longtemps morcelé la société médiévale et moderne en trois ordres (noblesse, clergé, tiers-état) ou trois classes (aristocratie, bourgeoisie, paysannerie), selon les courants et les époques. Les niveaux, bornes et seuils restent { mettre en évidence, { l’intérieur même du concept d’élite qui doit d’abord être envisagé comme un concept d’attente, dont le principal mérite est d’être « plus neutre et de ménager une possible hiérarchisation sans confusion des sources » (Burnouf, 2007, p. 38). En effet, s’il est nécessaire de réexaminer autrement la question des populations dominantes d’un point de vue archéologique, il serait vain de considérer le concept d’élite comme une solution définitive, tant que le pendant sociologique { cette catégorie n’est pas circonscrit. On l’a vu précédemment, par définition on appartient à une élite par opposition à une autre catégorie, en l’occurrence encore plus floue que la première : celle des « non-élites », les « gens ordinaires » en quelque sorte9. Or, archéologiquement, les pratiques sociales de cette partie de la population (de fait, pas la moindre) sont peu connues pour le Moyen Age, et moins encore pour l’Époque moderne, d’autant plus en milieu rural. Il est donc probable que, sans évidemment en avoir l’intention, les archéologues créent { partir des vestiges matériels des frontières sociales artificielles, et finalement « tirent par le haut » les élites, faute d’éléments de comparaison avec l’ordinaire, le commun, le tout-venant – peu concerné par les prescriptions et interventions d’archéologie préventive et programmée (hormis le Haut Moyen Age). L’utilisation du concept d’élite n’est donc pas une pirouette pour évacuer le problème, mais au contraire un moyen de travailler sur les données archéologiques aujourd’hui disponibles, tout en gardant { l’esprit le caractère relatif de tout essai de catégorisation, nécessairement toujours plus rigide que la réalité sociale passée ou contemporaine. C’est pourquoi les critères d’identification et de hiérarchisation des élites constituent actuellement une problématique majeure de l’archéologie médiévale et moderne – la combinaison des estimateurs efficaces restant à établir pour chaque niveau d’élites, et/ou en fonction de configurations chronologiques et/ou régionales. Les pratiques de distinction sociale constituent naturellement les clés, et c’est celle de la dimension spatiale que l’on s’attache { tout particulièrement expérimenter ici.
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Les antonymes d’ « élite », tels que « peuple », « masse » ou « plèbe », sont peu évident à employer car trop connotés – d’où le néologisme « non-élites » ou l’emploi du qualificatif « ordinaire » qui, par définition, s’applique à ce qui ne dépasse pas le niveau commun (Larousse) et donc, par extension, qui ne cherche pas à se distinguer. En attendant mieux…
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II- Les pratiques sociales de l’espace : des estimateurs archéologiques de distinction à tester
Le croisement des paradigmes de l’espace et des élites conduit logiquement à envisager les pratiques sociales de l’espace. A travers ce terme sociologique récemment capté par les sciences du passé, on entend parler des tous les actes spatialisés d’un individu ou d’un groupe social, toutes les différentes formes d’utilisation de l’espace liées { un mode de vie et résultant de choix plus ou moins conscients, sociologiquement déterminés et déterminants (Di Méo & Buleon, 2005, p. 40 ; Construction de l’espace au Moyen Age, 2007, p. 39). Ici c’est l’étude de la spatialisation des élites, c’est-à-dire la répartition de leurs habitats dans l’espace, qui forme le socle de notre enquête, avec pour jeux de données des géodatabases les plus exhaustives et précises possible, en terme de localisation et de datation des sites10. Dans le cadre de la thèse, cette exigence a orienté le choix des fenêtres d’observation : { savoir, { l’échelle régionale une partie des collines du Perche (Orne, 975 km²) et { l’échelle locale, la vallée de la Touques dans le Pays d’Auge (Calvados, 75 km²) – ces deux zones situées en Basse-Normandie étant particulièrement riches en « châteaux » et « manoirs » en tous genres. A l’échelle du site, c’est l’insertion dans l’espace de la « ferme » du Colombier (Varennes-sur-Seine, Seine-et-Marne) fouillée en 2004 et en cours de publication, qui fait l’objet d’une analyse archéogéographique (Hurard, 2006 ; Hurard { paraitre). L’évolution des pratiques sociales s’exprimant naturellement sur le long terme, ces trois études de cas privilégient un temps archéologique très long (XIIe milieu du XIXe siècle), { cheval sur le second Moyen Age et l’Epoque moderne11.
II.1- Des artefacts, des écofacts… et des géofacts ?
On l’a vu, l’objectif de la recherche est de répondre { la question suivante : les pratiques sociales de l’espace sont-elles des estimateurs archéologiques de détermination sociale, au même titre que les artefacts et écofacts ? Peut-on légitimement parler de géofacts ? Actuellement, l’interprétation sociale d’une structure fouillée est en grande partie fondée
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Bases de données spatialisées gérées dans un système d’information géographique. En englobant la première moitié du XIXe siècle, car la fin du XVIIIe siècle (c’est-à-dire la Révolution française) ne nous apparait pas, d’un point de vue archéologique, une bifurcation nette vers le monde contemporain. La Révolution industrielle davantage, notamment pour son impact sur le monde rural. La question des bornes chronologiques reste une problématique d’actualité pour l’archéologie des périodes « plus récent[es] que l’ancien » (Trombetta, 2004), l’archéologie médiévale et moderne tend d’ailleurs à s’émanciper des seuils académiques de l’Histoire (Burnouf, 2008 ; Burnouf, 2009).
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sur la présence et/ou la combinaison de différents indicateurs tels que le mobilier (répertoire plus varié des formes céramiques, monnaies, accessoires vestimentaires, objets liés aux loisirs, objets d’importation, etc.), l’architecture (surface, fondations en pierre, verre { vitre, qualité des matériaux, recherche esthétique, etc.), le régime alimentaire (consommation plus riche et plus variée) ou encore l’association { d’autres structures ou ensembles (cultuels, funéraires, artisanaux, etc.) (Gentili & Valais, 2007). Ces estimateurs archéologiques de distinction sont concrets, déduits de la connaissance acquise sur la culture matérielle des sociétés médiévales et modernes. La question est de savoir si d’autres critères peuvent êtres associés { cette grille de lecture, tels que l’espace – traditionnellement enjeu de pouvoir et de prestige dans toutes les sociétés hiérarchisées. Le cheminement épistémologique et interdisciplinaire a montré combien espace et identité sociale se répondent, et combien « l’organisation spatiale [n’est] pas seulement le reflet de l’organisation sociale, mais le miroir même12 » (Paul-Levi & Segaud, 1983, p. 29.) La production et la consommation de l’espace des élites sont donc théoriquement accessibles par l’analyse de leur position et de leur répartition topographiques. De fait, la recherche repose clairement sur le postulat suivant : le choix du lieu de résidence n’est pas un acte anodin d’un point de vue sociologique, il reflète et renseigne le niveau social de son propriétaire. Ce postulat pour le passé, n’en est en réalité pas un pour les sociétés contemporaines, puisqu’il a été démontré { plusieurs reprises par les travaux d’anthropologues, d’ethnologues et de sociologues (Paul-Levi & Segaud, 1983). Il a surtout été repris récemment par la géographie sociale pour qui « le lieu de résidence définit la position sociale la plus significative et la plus parlante de l’individu dans l’espace géographique. […] Pour qualifier socialement l’individu, le lieu de son habitat fournit un critère commode et globalement significatif, bien que non exclusif. […] Son accès ou son acquisition nécessite en effet une mobilisation de capitaux (financier, social et culturel) témoignant d’une position, traduisant une représentation de soi, de sa famille et de son groupe d’identité dans l’univers social. […] Aucun [autre lieu] ne joue un rôle aussi complet en matière de distinction et de qualification sociale qu’un espace du logement » (Di Meo & Buleon, 2005, p. 100-101). Pour démontrer archéologiquement ce principe anthropologique bien établi, la réponse méthodologique réside avant tout dans la sélection de critères, variables et modalités d’analyse efficients, en cohérence avec les outils { disposition et les échelles d’observation.
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Du point de vue des sciences du passé, et notamment de l’analyse spatiale en archéologie, un filtre s’impose naturellement en venant brouiller le miroir : celui de la transmission de l’information qui oblige à prendre en considération la question de l’exhaustivité des sites.
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II.2- « Dis-moi où tu habites, et je te dirai qui tu es… » : des méthodes et des critères d’analyse en construction
Les pratiques sociales, et tout particulièrement celles relatives { l’espace, sont ténues à révéler car elles ne sont accessibles qu’indirectement. La mise au jour des critères ayant présidé au choix du lieu procède, comme toute expérimentation, par tâtonnements successifs. L’approche est donc de type hypothético-inductive puisqu’on observe d’une part la répartition des sites avec les critères classiques de l’archéogéographie (analyse spatiale et planimétrique)13, et que d’autre part il faut en fabriquer de nouveaux pour tester les notions empruntées aux autres disciplines. Ainsi trois grandes classes de critères se dessinent à ce jour, sans être ni définitives ni exclusives (Tableau 1) : les critères sitologiques (insertion dans le milieu physique), situationnels (insertion dans le paysage social) et proxémiques14 (relations socio-spatiales immédiates). L’interaction élites/espace nous incite { considérer la distance comme une modalité d’analyse prioritaire, en explorant les volets métriques (distance euclidienne, pondérée par le relief et cheminements) et temporels (distance en temps selon différents modes de déplacement, soit la marche, la chevauchée, la locomotion attelée). Distanciation sociale et distance critique15 sont clairement les enjeux de ce parti pris. La visibilité est aussi une modalité sollicitée afin de détecter les modes de représentation et de mise en scène sociales (voir/être vu). C’est en fin de compte le rapport { l’altérité, l’ « autre » étant un groupe social, qui est mesuré. Les qualités intrinsèques du parcellaire environnant les sites d’habitat d’élites sont également testées pour déceler d’éventuels impacts résilients de niveau social, c’est-à-dire la persistance, malgré des changements de modelé et/ou de fonction, d’indices témoignant d’un
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On considère en effet que notre thème de recherche s’inscrit dans la problématique générale centrée sur les relations et les interactions entre les sociétés et leurs espaces, et de fait s’insère dans les enjeux définis par l’archéogéographie (Chouquer, 2003 ; Chouquer, 2007). L’approche archéogéographique amène donc ici à combiner les méthodes et les outils de l’analyse spatiale et ceux de l’analyse planimétrique des formes du paysage (Robert, à paraitre). 14 Proxémie : terme inventé par E. Hall pour qualifier la distance physique qui s’établit entre des individus pris dans une interaction ; par extension il désigne également toutes les analyses traitant de l’occupation, de l’usage et de la représentation de l’espace, en tant que produit culturel spécifique à chaque société (Hall, 1971). 15 Séparation matérielle, métrique et/ou symbolique entre un groupe et un autre, ou un objet ou un lieu, sans être forcément liée à une pratique de distinction sociale. Notion élaborée par E. Hall pour caractériser la manière de concevoir la distance à établir avec l’autre propre à chaque société (Hall, 1971) et récemment transposée en archéologie (Galinié, 2001 ; Leturcq, 2001 ; Burnouf, 2007).
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pouvoir foncier significatif ancien mais toujours actif dans le paysage du XIXe siècle (surface parcellaire, mise en valeur du sol, relation au réseau viaire, aménagements paysagers)16. De la même façon, on attache une attention particulière { la question de l’héritage lors de la création du site, par le réinvestissement d’un lieu privilégié ou non17, et/ou par l’installation { proximité d’un lieu traditionnel de sociabilité (édifices cultuels, villages, villes, etc.). L’enjeu est bien de discerner les critères et modalités qui sont déterminants et discriminants, d’un point de vue social et/ou chronologique, en respectant toutefois les limites informatives de chaque échelle d’analyse. En l’état des recherches, la méthodologie s’articule autour de cinq étapes communes aux trois fenêtres d’observation, mais suffisamment souples pour s’adapter { leurs spécificités : 1°) Réalisation de l’inventaire des sites sur la zone étudiée { partir de la cartographie ancienne, des bases de données existantes, de la bibliographie locale, etc18. 2°) Création du tableau de données à partir des analyses spatiales, statistiques et planimétriques ; { savoir l’étude de la distribution des sites en fonction du contexte sitologique, situationnel et proxémique. 3°) Sériation des critères et des sites { l’aide d’analyses de réduction multidimensionnelle (analyse factorielle des correspondances) et de classification automatique (classification ascendante hiérarchique) pour mettre en évidence d’une part les critères et variables déterminants pour la discrimination des sites, et d’autre part les similarités hiérarchique et/ou chronologique entre les sites. 4°) Ajustement du protocole d’analyse et de la modélisation obtenue en cas de redondances, anomalies, lacunes, et de critères et/ou variables inopérants.
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Ce critère d’analyse demande à être largement approfondi, notamment par le biais de véritables analyses archéogéographiques des formes du paysage pour chaque fenêtres d’observation (Chouquer, 2007 ; Robert, à paraitre) – pas encore réalisée pour la zone d’étude en Pays d’Auge, en raison d’un problème d’acquisition des ressources documentaires (cadastres napoléoniens numérisés). On pressent d’ores et déjà l’impact de tels établissement dans la structuration paysagère, tant au niveau du parcellaire que du réseau viaire sur la longue durée, à des échelles évidemment différentes (Watteaux, 2007). Il va sans dire que l’insertion des sites d’habitat d’élites dans le paysage hérité rencontre également dans le Pays d’Auge la question du bocage (Antoine & Marguerie, 2007). 17 Cette question du réinvestissement d’un site de prestige rejoint celle du déplacement, dans un périmètre restreint (de quelques mètres à quelques centaines, généralement moins de 500), de l’habitat d’élite au cours du temps. Quelques exemples parlant pour la Basse-Normandie et la Bretagne : Maneuvrier, 1993 ; Brière, 2004 ; Meuret, 2006. 18 Cet inventaire se veut le plus exhaustif possible, il comprend donc les sites existants (en élévation et/ou en ruine) et disparus (fouillés et/ou connus par la documentation disponible). Pour pallier les problèmes de datation d’une part et de fiabilité des datations à disposition d’autre part, on crée des niveaux de fiabilité (certain, incertain, indéterminé) qui sont pris en compte dans les analyses (sous forme de scénarios) – ce, afin de pondérer et répartir statistiquement les lacunes, imprécisions et/ou erreurs. Il va sans dire que les datations sont, au mieux, précises au demi-siècle.
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5°) Mise en perspective des résultats et détermination des caractères communs et des particularismes observés en fonction du contexte géo-historique, et des différentes échelles spatio-temporelles. On attend de la confrontation des résultats des trois échelles d’analyse, non seulement une réponse { la question posée sur l’efficacité des pratiques sociales de l’espace pour identifier, caractériser et hiérarchiser les élites médiévales et modernes, mais aussi un retour d’expérience critique sur le protocole élaboré.
III- Une première zone-test : le cas des élites de la vallée de la Touques (Calvados)
A ce jour, les 75 km² étudiés au sud de Lisieux19, au cœur du Pays d’Auge, ont constitué un premier aperçu des possibilités d’analyse, notamment { l’échelle locale (Figure 1 et 2). Les 34 sites d’habitat d’élites recensés (encore existants ou disparus) couvrent les XV-XIXe siècles. A l’issue des analyses spatiales, planimétriques, statistiques et sérielles, il est clairement apparu que des stratégies d’implantation étaient perceptibles sur les cinq siècles pris en compte, avec une nette évolution dans la hiérarchisation des critères régissant le choix du site. C’est cette évolution des critères, combinée à une mise en perspective historique, qui a fondé la base des interprétations sociales sur cet espace. Ainsi, les tendances qui se dégagent sont intéressantes à observer non seulement sur la longue durée (analyses diachroniques) mais également { l’échelle du siècle (analyses périodisées) pour souligner les invariants sociologiques d’une part, et les variations des pratiques sociales de distinction en fonction des contextes sociopolitiques d’autre part.
III.1- Le temps long : l’esquisse d’une implantation-type
Sur le temps long, une « implantation-type » se détache avec deux critères qui semblent structurer voire conditionner la sélection d’un lieu pour les élites, { savoir la proximité au réseau hydrographique secondaire (cours d’eau et sources) et une relative proximité au pôle de sociabilité (le village que matérialise l’église). A côté de ces critères forts, reconnus depuis
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Communes de St-Martin-de-la-Lieue, St-Jean-de-Livet, Mesnil-Eudes, St-Germain-de-Livet, Prêtreville, Auquainville, Fervaques, Cheffreville-Tonnencourt.
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longtemps par les archéologues et historiens travaillant sur le sujet20 – et induits par la localisation dans une vallée – l’analyse spatiale a permis de préciser les autres paramètres qui entrent dans la composition de la modélisation. A savoir : la distance moyenne au réseau hydrographique principal (la rivière Touques) d’où une situation majoritaire sur les versants et les coteaux, l’appartenance { une zone périphérique d’un centre (la ville de Lisieux et le bourg de Fervaques), une certaine proximité avec les autres habitats d’élites (sites concurrentiels, soit de même niveau social) et en revanche une certaine distance avec les habitats ordinaires (sites non concurrentiels). Un échantillon d’études parcellaires a, en outre, montré une tendance significative { l’inscription du niveau social dans le sol, { savoir que le parcellaire aux abords des habitats d’élites se caractérise généralement par de grandes parcelles qui contrastent franchement avec celui qui jouxte les habitats ordinaires (fermes et hameaux) alentours 21 (Figure 3). De la même façon, la cartographie ancienne témoigne régulièrement de pratiques de notabilité et de représentation sociale affichées dans l’aménagement spatial du site, avec des marqueurs tels que les allées plantées, les jardins d’ornementation, la distribution architecturale, etc. (Figure 4).
III.2- Le temps court : l’évolution des stratégies d’implantation
Sur le temps court, on observe au fil des siècles une fluctuation dans la priorité accordée à ces critères. Le XVIIe siècle marque ici une césure22 dans la stratégie du choix du site avec une intensification des relations de voisinage, et donc de concurrence sociale. Deux périodes bien distinctes se démarquent finalement par leurs pratiques de distinction sociale : alors qu’au XVXVIe siècles, la réappropriation d’un ancien lieu noble par mimétisme social ({ mettre en parallèle avec les conséquences de la Guerre de Cent Ans sur les élites : Bourquin, 2002 ; Constant, 2004) et une intense proximité { l’église paroissiale semblent être des vecteurs de prestige ; les élites des XVII-XIXe siècles utilisent le site d’implantation de leur résidence comme un moyen de mettre en scène leur statut social, en choisissant préférentiellement des situations
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Voir note 4. Cette remarque pourrait rejoindre ce qui a pu être observé à partir des études historiques qui documentent l’apparition dans l’Ouest de la France de la métairie – ce système d’exploitation agricole en grandes parcelles, mis en place par les élites rurales à partir du XVIe siècle dans des régions comme la Bretagne, la Vendée, le Poitou, ou la Normandie (Ducouret, 1993 ; Antoine, 2002 ; Pichot, 2002). Il reste que cette observation repose sur un petit échantillon de sites (4), et que seule une analyse planimétrique conduite sur l’ensemble de la zone, pourrait confirmer cette tendance et étayer cette hypothèse. 22 Charnière relevée aussi par V. Carpentier à partir de ses recherches interdisciplinaires menées sur les marais de la Dives (Calvados), sur la longue durée (XII-XVIIIe siècle). Il met en évidence que le XVIIe siècle marque un tournant dans la gestion des zones humides, et pose la question d’un virage culturel plus général (Carpentier et alii, 2007 ; Carpentier, 2008).
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topographiques qui permettent avant tout de voir et d’être vus, depuis notamment les principaux axes de circulation et les sites concurrentiels déjà existants. Cette pratique amène à poser l’hypothèse de la recherche d’un panorama comme étant un critère fort de choix du site pour cette période.
III.3- Mise en perspective des premiers résultats
Ces changements de pratiques sociales, reconnus ici archéologiquement, rendent finalement compte de bouleversements sociologiques, inscrits dans l’espace et, pour ces périodes, bien documentés par les sources écrites. De la maison rustique, dévouée { l’exploitation agricole du domaine, on passe à une maison de plaisance, celle de la villégiature occasionnelle pour les élites qui, à partir du XVIIe siècle, privilégient la vie citadine, voire la Cour. Cette mutation est étroitement liée d’une part au renouvellement des élites qui s’engage dès le milieu du XVe siècle via les pratiques de l’anoblissement taisible (achat d’un fief et adoption d’un mode de vie noble : Chaussinand-Nogaret, 1991 ; Bourquin, 2002 ; Constant, 2004) ; et d’autre part, au profond renouvellement des pratiques de distinction et des codes de représentation sociales qui s’amorce dès le XVIIe siècle avec la mise en place de l’absolutisme (Marin, 1981 ; Cornette, 2000 ; Cornette, 2006). Quant { la question de la hiérarchisation des élites, l’échelle locale de l’étude a restreint les observations. En effet, si un semblant de sériation a été observé sur le temps long (AFC et CAH), elle reste délicate à interpréter et extrapoler à cause de l’effectif total, statistiquement faible. Ces limites posées, on peut toutefois noter que l’analyse factorielle (Figure 5) a mis en évidence cinq groupes de sites plus ou moins bien différenciés, sans que cette sériation soit d’origine chronologique. L’hypothèse d’une sériation sociale, et donc hiérarchique, a donc été proposée dans l’attente d’une confrontation { un corpus plus étoffé. De fait, l’échelle régionale se présente d’ores et déj{ comme potentiellement la plus adaptée à cette problématique, pour des raisons purement statistiques. Néanmoins, la dimension locale a permis d’exploiter le potentiel informatif de la cartographie ancienne et d’apporter quelques éléments supplémentaires { la question de l’espace vécu/perçu par les élites de la vallée de la Touques, parallèlement aux questions de mise en scène sociale (Cavanna, à paraître). Elle annonce également en filigrane tout l’intérêt des analyses parcellaires { l’échelle du territoire et du site, indispensables à la compréhension de l’insertion et de l’impact des élites médiévales et modernes dans le paysage ancien et actuel. 13
Cette première étude a somme toute été l’occasion, non pas de réécrire un pan de l’Histoire déj{ documenté par les textes, mais de s’assurer que l’objet archéologique « choix du site » était bien opérant et révélateur de pratiques sociales. Des critères d’analyse apparaissent déj{ discriminants, d’autres restent à tester en fonction des corpus, des échelles d’analyse mais aussi de configurations chronologiques et spatiales différentes. Car c’est bien la dimension méthodologique qui anime cette recherche, pensée avant tout comme une expérimentation et non pas comme une restitution. S’il est certain que l’implication des élites dans la structuration, la gestion, la transformation de l’espace rural n’est plus { démontrer aujourd’hui ; il reste toutefois à réexaminer la manière dont elles usent, utilisent, produisent et consomment l’espace comme instrument de pouvoir et de distinction. L’archéologie est { même de participer { ce chantier en portant un autre regard sur les données à sa disposition, à savoir des semis de points dont la fiabilité et l’exhaustivité restent toutefois relatives à un temps T de la recherche. Cette caractéristique fait d’ailleurs des modélisations proposées des images en suspens de l’espace du passé, susceptibles d’être { tout moment amendées par l’arrivée de nouvelles données ou l’utilisation d’autres référentiels, méthodes, outils d’analyse. En acceptant d’élaborer des images qui se rapprochent d’une certaine réalité plus qu’hier et bien moins que demain, il paraît aujourd’hui possible d’éprouver les pratiques sociales de l’espace comme des estimateurs archéologiques pour identifier et hiérarchiser les habitats des élites rurales médiévales et modernes, et ce dans une perspective future de prédictivité.
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Annexes
Tableau 1 : Critères et modalités d’analyse
Critères Faciès topographique sitologiques Altitude Exposition Pente Faciès géologique Réseau hydrographique principal Réseau hydrographique secondaire situationnels Pôles de sociabilité Lieux centraux Infrastructures économiques Réseau routier distance (mètres, temps) et visibilité distance (mètres, temps) distance (mètres, temps) et qualités intrinsèques distance (mètres) et visibilité distance (mètres) et visibilité oui / non distance (mètres) qualités intrinsèques distance (mètres, temps) qualités intrinsèques Modalités d'analyse
proxémiques
Intensité de voisinage avec les sites concurrentiels antérieurs ou contemporains Intensité de voisinage avec les sites non concurrentiels Création ex nihilo / réinvestissement d'un lieu Structures préexistantes Style parcellaire résilient alentours
Figure 1 : Localisation de la zone d’étude (Calvados - Basse Normandie), CAO E.C
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Figure 2 : Habitats d’élites des XV-XIXe siècles dans la vallée de la Touques (photographie aérienne IGN, 1991 - fonds de la Société Historique de Lisieux)
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Figure 3 : Un exemple de résilience du niveau social dans le parcellaire : le cas du « manoir de Caudemone » à Auquainville, DAO E.C
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Figure 4 : Mise en scène et représentation sociales : l’apport de la cartographie ancienne (Plan d’une partie de la rivière de Touque pris au bourg de Farvacques jusqu’{ Lizieux, fin XVIII-début XXe siècle - Archives nationales, F14-10081-4-1), cliché E.C
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Figure 5 : Essai de sériation du corpus « Pays d’Auge » { l’aide d’une analyse factorielle des correspondances (AFC) : l’hypothèse d’une sériation hiérarchique, E.C
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